AUX ORIGINES …

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             L’événement du 23 avril lancé par Les Aligoteurs est une sorte d’aboutissement d’une idée qui flottait dans l’air depuis plusieurs années… Quelle a été la première « intuition » pour ces rencontres ?

 Laurent Fournier : « Pour un peu, cette idée se serait transformée en serpent de mer … depuis de nombreuses années, plusieurs viticulteurs évoquaient la promotion de l’aligoté de terroirs, d’aligoté d’auteurs…  sans finalement se jeter à l’eau  ! C’est Philippe Delacourcelle qui a servi de déclic : un restaurateur qui, après un long périple autour du monde, pose ses valises à Flagey-Echezeaux, et qui propose à la carte de son restaurant BoisRouge plus d’une dizaine d’aligotés différents !!! Le serpent s’est transformé en crocodile !!!

 Philippe Delacourcelle : « A Paris, dans mon ancien restaurant ce vin a souvent été mis en valeur avec beaucoup de succès et les dégustations à l’aveugle confirmaient la qualité « oubliée » de ce cépage. »

 

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Philippe Delacourcelle, chef restaurateur à BoisRouge, Flagey-Echezeaux (21)

Sylvain Pataille : « Je me souviens que tout s’est accéléré lors de ce fameux repas. C’était en novembre, à Flagey-Les-Echezeaux, Philippe venait juste d’ouvrir son restaurant BoisRouge. Et autant le dire, Philippe a une carte des vins de malade. Donc nous étions là, quelques-uns, avec Wolfgang, un ami allemand qui est un grand amateur des Aligotés. Ce soir-là, nous avons discuté de ce cépage dont plus personne ne veut entendre parler, que tout le monde voudrait même arracher.

 Cela fait un moment qu’on est plusieurs vignerons à s’intéresser de très près à l’Aligoté. Récemment encore, nous étions en Californie avec d’autres vignerons, on a eu le même réflexe de se faire goûter les uns les autres nos Aligotés. « Faut vraiment qu’on fasse un truc », on s’est dit. Et puis on est retournés à nos vignes…

Moi, cela fait 4-5 ans que j’essaie de sortir mes Aligotés par terroir, mais mince ! On n’arrive pas à vendre nos Aligotés haut de gamme !

Il y a cinq ans, il y a eu une enquête préliminaire au dossier de classement des Premiers Crus de Marsannay avec Pierre de Benoist. En passant, il s’est rendu compte qu’il y avait plein de vieux gobelets, et que ces gobelets, c’étaient des Aligotés. Faut voir, on a des massales de fou ! Il faut les sauver… Donc voilà, cela fait longtemps que l’idée de l’Aligoté me trotte (nous trotte) dans la tête, mais nous les vignerons, on a la tête dans le guidon.

 Sauf que Philippe ce fameux soir, il a dit « Allons-y ! »

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Sylvain Pataille, vigneron à Marsannay-la-Côte (21)

 Pourquoi ce bureau des Aligoteurs ? Quelles valeurs, quelles inquiétudes peut-être, quelle volonté d’agir a rassemblé les membres fondateurs ?

 LF : « Le bureau est composé de viticultrice et viticulteurs, provenant des différentes côtes viticoles de Bourgogne, ouverts aux autres régions productrices d’Aligoté, et avec le soutien de volontaires animés par la même volonté de sauvegarder la diversité variétale de l’Aligoté, de promouvoir son potentiel qualitatif, et participer à sa reconnaissance… Et ce, au-delà des pratiques culturales de chacun, de choix de vinification, des itinéraires techniques ou des styles d ‘élevage… »

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Lauren Fournier, vigneron à Marsannay-la-Côte (21)

 Ph. D : « Quand je me suis installé à Flagey j’ai spontanément repris contact avec tous mes amis vignerons et leur ai soumis mon envie de faire un événement autour de l’Aligoté. Immédiatement l’intérêt a été immense et nous avons jeté les bases d’un événement pour valoriser ce cépage qui voit sa culture décliner et son image se dégrader.  Nous avons fait des dégustations entre nous pour évaluer la qualité actuelle de l’aligoté. Nous avons été agréablement surpris par la qualité des vins dégustés : beaucoup de vignerons font de la résistance et continu de cultiver une petite parcelle qui est bichonnée en cave. Le résultat est éclatant. »

 SP : « Notre but, c’est de parler de l’Aligoté dans sa splendeur. Et de mélanger les styles. C’est un grand cépage et autour de cette table nous en sommes tous convaincus. Pour ma part, mon inquiétude vient du fait que l’Aligoté est toujours perçu comme un cépage de seconde catégorie par rapport au Chardonnay. Quand on en parle, la première idée qui vient c’est de l’arracher. Commercialement, l’Aligoté ne se situe pas du tout là où il devrait être. Avec ce seul cépage, on peut largement constituer une gamme, et … plutôt haut-de-gamme ! A travers cet événement, on a envie de faire prendre conscience à nos copains vignerons qui possèdent encore de vieilles vignes d’Aligotés que cela peut se valoriser, devenir même pourquoi pas hyper-médiatique, et que ça le mérite.

Tiens regarde, il y a eu cette année 2 hectares d’arrachés près de chez nous, alors que c’est un cépage d’avenir… Honnêtement ! Peu de cépages ont autant une identité bourguignonne que l’Aligoté. Une p***** d’identité, même.

 Pourquoi est-ce que l’initiative des Aligoteurs a été si fédératrice d’un coup ?

Ph. D : « Je pense que chaque vigneron produit une quantité marginale (en dehors de l’appellation Bouzeron) et que personne n’envisageait une action de promotion qualitative pour ce vin. »

 LF : « La Bourgogne et ses vins de Pinot et Chardonnay ont incontestablement le vent en poupe depuis plusieurs années. Les climats de Bourgogne et leur expression née du concept fameux du « mono-cépage », représentent une sorte d’optimal de l’expression des terroirs. Cependant, ces deux stars ont tendances à faire table rase du passé et de l’histoire de nos vignobles, beaucoup plus contrastée qu’il n’y parait en termes d’ampélographie ! Est-ce la montée en gamme tarifaire qui a suscité un intérêt autour du Bourgogne Aligoté, souvent moins cher ? Est-ce une prise en main globale des professionnels pour une meilleure production qualitative ? Est-ce de la part des consommateurs, une envie de vins différents ? En tout cas, c’est sûr, de plus en plus de professionnels et amateurs nous parlent de l’Aligoté, et veulent le déguster… Quand on songe qu’il y a à peine 15 ans, il fallait se battre pour le faire déguster… Il y a encore 5 ou 10 ans, on arrivait à le faire déguster, et même le faire apprécier… mais ça ne concrétisait pas dans les commandes ! »

 SP : « On a visé large, au départ, dans les producteurs d’Aligotés de grande qualité – pensant qu’on essuierait pas mal de refus. Au final, une dizaine de producteurs ont même … demandé à être ajoutés ! Alors qu’on pensait que pour l’Aligoté, les vignerons ne viendraient pas. Dès lors qu’on a pris le téléphone pour leur expliquer que nous cherchions à créer quelque chose de fédérateur entre nous, ils ont été à 200 %. Au final, on va accueillir plusieurs dizaines de domaines, dont certains mythiques. Cela dépasse même ce que j’aurais imaginé. C’est un super challenge de monter quelque chose qui n’existe pas. »

 Quel est l’objectif commercial avoué ? culturel ? Au-delà (philosophique) ?

 LF : « Pas d’objectif commercial, seulement un objectif promotionnel, et peut-être aussi un peu philosophique : la Bourgogne ce ne sont pas que des bouteilles inaccessibles, des noms clinquants, ou des caves fermées, ce sont aussi de belles découvertes là où on ne s’y attend pas toujours. Ce sont des domaines, parfois très réputés, qui consacrent encore une partie de leur vignoble à ce vin. »

 Ph. D : « Par contre, l’idée est de valoriser ce cépage auprès du public professionnel pour qu’il soit proposé à sa juste valeur dans les caves et restaurants de qualité. »

 SP : « L’aspect commercial ? Franchement aucun. Ce n’est pas du tout comme cela qu’on l’a vu au départ. En réalité, on pensait même à un petit événement dans le restaurant, Philippe avait envie de retrouver ses copains vignerons et de leur faire une super cuisine, minutieuse, enfin bref… cela devient par la force des choses un gros salon autour du vin. Mais malgré tout, on veut garder un moment hyper fédérateur, que ça forme … comme un clan, tu vois, qu’un truc se passe entre les Aligoteurs. Une interconnexion, il faut qu’on arrive à créer une alchimie. Un truc où on ne se regarde pas le nombril. Et ça, on peut le faire vraiment bien avec un cépage modeste.

Quel est l’avantage pour les vignerons de venir présenter leurs Aligotés sur ces rencontres ?

 LF : « Il y a d’abord l’avantage d’adhérer à l’association : la promotion certes dans un premier temps, afin de montrer tout le potentiel et la diversité de ces vins. Mais aussi la création d’un conservatoire des sélections massales d’Aligoté… et plein d’autres projets à mettre en place ! »

 Ph. D : « Les vignerons qui pratiquent une culture attentionnée, n’ont pas le retour normal auquel la qualité de ce vin pourrait prétendre. Fédérer un effort de visibilité pourrait faire changer les habitudes de consommation de l’Aligoté (autrement qu’avec de la liqueur de cassis !!) et faire découvrir qu’il est aussi de taille à figurer sur les plus grandes tables de France. »

 SP : » La plupart des vignerons ne viennent pas parce qu’ils en ont besoin financièrement. Ils n’ont aucun intérêt pratique là-dedans. Par contre, se rencontrer et rencontrer des gens qui partagent notre vision de l’Aligoté, ça c’est motivant. »

Quel est le public attendu, que vont-ils pouvoir trouver ici ?

LF : « Des vins qui reflètent fidèlement leurs terroirs, et d’un style complètement dans l’air du temps : des vins tendus, ciselés, minéraux avec de la chair et de la longueur… »

 Ph. D : « Nous ciblons les professionnels, ce sont eux qui sont le maillon qualitatif pour expliquer a leurs clients l’intérêt gustatif de l’Aligoté. »

 SP : « Des professionnels, des sommeliers curieux, des cavistes, les passionnés – il n’y en a jamais eu autant que maintenant, les curieux du métier, mais aussi des journalistes influents qui sont capables d’en parler. Et y’en aura. Je pense qu’on se fera submerger, même. De toute façon, pour des Aligotés faut déjà être un peu piqué ! Il faut qu’on fasse parler du salon partout. »

Pourquoi avoir carrément monté une association autour des Aligotés ?

 LF : « C’est un cépage qui se raréfie. Surtout, il a quasiment quitté toutes les belles places nécessaires à son expression la plus aboutie : pieds et coteaux, sols pauvres (comme le préconisait déjà le Docteur Jules LAVALLE). Sa raréfaction a également un effet désastreux sur la richesse ampélographique que représente toutes les multiples sélections massales (parfois spécifiques à chaque commune viticole). Il est urgent de sauvegarder cette diversité, et de maintenir l’Aaligoté sur les beaux terroirs…

 Ph. D : « Une association est nécessaire pour la crédibilité de notre démarche. »

 SP : « Au début, l’association, c’était un état de fait, pour pouvoir générer un événement, un budget, on ajouté des membres, des bénévoles, et puis peut-être qu’on lui donnera des missions à cette association dans le futur. »

Quelle pourrait être l’importance de cette manifestation et de l’association pour les Bourguignons … et les autres régions ?

 LF : « Pour la Bourgogne, cela pourrait donner une autre image des bourgognes : pas forcément hyper chers, pas prétentieux… »

 Ph. D : « Elle pourrait être le point de rencontre professionnel de tous les vignerons qui souhaiteraient développer ce cépage et d’échanger avec d’autres passionnés. »

 SP : « Sauver la diversité de l’Aligoté ? Ouvrir des voies. »